L’éclampsie, la tueuse silencieuse des femmes enceintes!

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Une pathologie mortelle des femmes préoccupe le monde sanitaire. Elle se manifeste par une hypertension pendant la grossesse et les spécialistes l’appellent pré-éclampsie ou éclampsie selon sa gravité. Troisième cause de décès maternel, cette pathologie qui hante les nuits des femmes enceintes est imprévisible. Elle évolue silencieusement et on ne la découvre souvent que tardivement. Pourtant, elle reste très peu connue des Burkinabè.

Fatimata Ouédraogo est commerçante de légumes et d’objets divers. Trentenaire, cette habitante de Marcoussis (périphérie nord de Ouagadougou), alors enceinte, a subitement développé une hypertension artérielle à quelques jours de la date probable de son accouchement. Ainsi, de la date de sa quatrième et dernière consultation prénatale (CPN) à celle de sa césarienne,soit du 23 octobre au 25 octobre, la tension artérielle de madame Ouédraogo a évolué de 14/9 à 16/10. Une hypertension, accompagnée des premiers signes du travail d’accouchement, de vertiges et de céphalées qui lui a valu d’être référée d’urgence du Centre médical El-Rapha de Marcoussis,où elle était suivie, au Centre Hospitalier Universitaire/ Yalgado-Ouédraogo (CHU/YO). Dans ce plus grand hôpital du Burkina, elle a subi une césarienne le 25 octobre 2020aux environs de15heures. Pourtant, lors de ses précédentes consultations prénatales effectuées respectivement le 12 juin, le 27 août et le 15 septembre 2020, la tension artérielle de dame Fatimata variait entre 11/6 et 11/7.

 Tableau récapitulatif des cas au Burkina

La commerçante n’est pas la seule à avoir vécu cette expérience désagréable. MamataKoanda, 29 ans, à terme, a connu d’atroces migraines. Nous l’avons trouvée coucher dans un centre de santé à Ouagadougou le 24 juin 2020. Très agitée, la bonne dame se plaignait de douleur au crâneet de maux d’yeux notamment auxorbites. Malgré la nuit passée, les agents de santé de cette formation sanitaire n’ont pas pu soulager son mal qui ne faisaitqu’empirer.Sa tension artérielle a, dans ce laps de temps,grimpé de 14/8 à 17/9, le 25 juin 2020. Référéeau CHU-YO, MamataKoanda a aussi subi une césarienne le 26 juin dans la soirée.C’est dans un état délirant, témoigne la coépouse de la victime,RihanataKoanda, la cinquantaine, que Mamata est conduite dans le bloc opératoire du CHU-YO. «J’ai vraiment eu peur », frisonne-t-elle, tout en relatant les faits.  Elle ajoute qu’à la maternité du CHU-YO, on leur a notifié que leur patiente souffre d’une hypertension et qu’en pareille circonstance, il faut forcément effectuer une intervention chirurgicale pour sauver et la mère et son bébé.

Des informations sur les documents sanitaires de ces deux dames renseignent qu’elles ont, toutes deux, été victimes de pré-éclampsie. La pré-éclampsie, selon le Chef de service de gynécologie-Obstétrique du Centre Hospitalier Universitaire de Bogodogo, Pr Charlemagne Ouédraogo, est une maladie très grave qui se manifeste, d’une part, par une tension artérielle élevée et, d’autre part, par la présence de protéines dans les urines et d’œdèmes au niveau des pieds.

Charlemagne Ouédraogo, par ailleurs vice-président de la Société de gynécologues et obstétriciens du Burkina, précise que la pathologie ne se voit que chez la femme enceinte, pendant ou après l’accouchement. Ce mal, à l’en croire, survient généralement à partir de la vingtième semaine de gestation, soit au deuxième trimestre.

Aussi, le médecin soutient-t-il que la retenue de morceaux de placenta dans l’utérus peut exceptionnellement entrainer une éclampsie une semaine après l’accouchement.

De la pré-éclampsie à l’éclampsie

Des dires de Charlemagne Ouédraogo, la pré-éclampsie, qui peut être modérée ou sévère peut se compliquer et entrainer des crises convulsives, accompagnées de pertes de conscience et de violentes contractions musculaires. Cette crise est appelée dans le milieu traditionnel « épilepsie de femme ». Loin d’une crise épileptique, elle est une éclampsie,poursuit le Gynécologue.

L’éclampsie,AïssataKonseiga, 30 ans, en a été victime. Le 9 avril 2020, c’est avec amertume, que cette mère de deux enfants raconte sa mésaventure. « J’ai fait cinq jours de coma des suites d’uneéclampsie», confie madame Konseiga, au bord des larmes. A la suite d’une césarienne le 23 juillet 2018 dans une clinique de la place, la tension artérielle de la nouvelle maman est anormalement montée, allant jusqu’à 16/10 et accompagnée de céphalées insoutenables.Puis le 27 juillet 2018, elle perd connaissanceet est transportée au CHU de Bogodogo« J’ai passé deux semaines dans cet hôpital pour la circonstance », se remémore-t-elle visiblement encore sous le choc. Aujourd’hui, AïssataKonseiga dit ne pas avoir de problème d’hypertension. Par contre, elle ressent toujours des palpitations.Elle est également suivie par un endocrinologue (spécialiste des hormones) pour une hyperthyroïdie.

Un graphique illustratif des cas de pré-éclampsie/éclampsie et du nombre de décès au Burkina Faso

Une pathologie aux conséquences redoutables !

Si ces trois dames ont eu la chance de survivre à de telles épreuves,cela n’a pas toujours été le cas pour d’autres. Bon nombre de femmes décèdent avant, pendant ou après l’accouchement à cause de la pathologie. La belle-sœur de la victime de pré-éclampsie sévère Mamata Koanda n’a pas eu la chance de survivre après une pré-éclampsie puis une éclampsie. Mariée à 17ans, cette jeune femme est décédée en fin 2019 à sa 18ème année. A la suite d’un accouchement à voie basse, la défunte a fait une hypertension artérielle qui a fini par l’emporter. « Le lendemain de son accouchement, elle a d’abord perdu son bébé et trois joursplus tard, elle est entrée en coma et ne s’est plus jamais réveillée », se remémore-t-elle avec amertume.

Tout comme cette femme décédée à la fleur de l’âge, elles sont nombreusesà perdre la vie à la suite de cette forme de complication de la grossesse.  Le Pr Charlemagne Ouédraogo affirmemême que l’éclampsie, en plus d’être la troisième cause de décès maternel après les hémorragies et les infections au Burkina Faso, est aussi la cause de décès infantile et néonatal.Aussi, «30% de l’activité opératoire en obstétrique dans les centres de santé au Burkina Faso est-elle imputable à la pathologie », ajoute-t-il.

Le chef de service de Gynécologie-Obstétrique, qui s’exprimait le 10 juillet 2020 poursuit que dans les hôpitaux burkinabè, notamment au Centre hospitalier Universitaire de Bogodogo, chaque jour, au moins une femme enceinte est internée à cause de cette pathologie.Véritable problème de santé publique, la maladie ne fait que s’accroître d’année en année. Ainsi, de 2.516 victimes en 2014, le Burkina Faso a atteint le chiffre de 11.250 cas en 2018. Ces chiffres, tirés des annuaires statistiques annuels du ministère de la santé, renseignent qu’en cinq ans, le pays a enregistré 20.267 avec malheureusement 457décès.

L’éclampsie est un sujet central et préoccupant dans le milieu sanitaire au Burkina Faso. Malgré les efforts des autorités sanitaires pour réduire la mortalité maternelle au Burkina Faso, la situation reste toujours alarmante. Afin d’apporter leur contribution à la prise en charge de la maladie, plus d’une dizaines d’agents de santé ont mis la pathologie au centre de leur recherche ou de leurs mémoires ces dernières années.  Ainsi, le 11 juillet 2019, à l’Ecole nationale de santé publique « Dr Comlan-Alfred-A- Quenum » de Bobo Dioulasso, près de 400 km à l’Ouest de la Capitale Ouagadougou, Madame Aïda Roukiatou Sana a soutenu son mémoire d’attachée en soins obstétricauxet gynécologiques sur le thème : « Détermination de la prise en charge des pré-éclampsies sévères et de l’éclampsie liées au service de santé : cas du service de gynéco-obstétrique du Centre hospitalier régional de Fada N’Gourma ». Avant elle, Moumouni Bandé, en vue d’obtenir son diplôme d’attaché en soins obstétricaux et gynécologique a soutenu en 2018 sur le thème « Facteurs limitant la prise en charge de la pré-éclampsie sévère et de l’éclampsie à la maternité du Centre Hospitalier Régional de Gaoua». Au-delà des écoles de santé, l’Institut des Sciences et techniques de l’information et de la communication ISTIC a enregistré une soutenance sur le sujet. Ainsi, Chantal Nikiéma, après avoir été victime d’une pré-éclampsie, en 2011, à l’issue de laquelle elle a malheureusement perdu son bébé, s’est penchée sur le sujet. Elle a soutenu le 10 juin 2014 sous le thème « santé maternelle : l’éclampsie, une pathologie de la grossesse qui tue en silence ». Au-delà de ces mémoires, nous avons dénombré plus d’une dizaine de thèmes de mémoires sur le sujet notamment à l’Ecole de santé de Bobo-Dioulasso.

A ces chiffres s’ajoutent les nombreux cas où des femmes font la maladie ou meurent de la pathologie sans même arriver dans un centre de santé.

L’éclampsie, la faucheuse de femmes enceintes se déroule en quatre phases. Ainsi, dans une thèse de doctorat, soutenue le 02 mars 2012 à l’Université de Ouagadougou (actuelle Université Joseph Ki-Zerbo) sous le thème « Les éclampsies dans le service de gynécologie-Obstétrique du CHU-YO: Aspects épidémiologiques, cliniques, thérapeutiques et évolutifs. A propos de 394 cas colligés de 2006 à 2010», Yannick Armel Bassolé retrace ces différentes phases.

Il cite notamment la phase d’invasion qui dure quelques secondes et est marquée par une contraction des muscles de la face et des membres supérieurs. La deuxième phase, qui est tonique et dure une dizaine de secondes, se manifeste par une contraction généralisée y compris celle des muscles respiratoires, selon Dr Bassolé. La phase clonique, avec une durée de quelques minutes, se manifeste par une convulsion généralisée avec possibilité de morsure de la langue. Et pour finir, la victime entre dans le coma, toujours selon le médecin.

Evoluant silencieusement, cette maladie sournoise nécessite une urgence médico-obstétricale car elle met en jeu le pronostic vital du fœtus et de la mère, selon le Dr Sayouba Savadogo, Cardiologue à l’Office de santé des travailleurs (OST). De son avis, le traitement de la maladie doit mobiliser à la fois les services de Cardiologie, de pédiatrie et de gynécologie Obstétrique.

Le Cardiologue note également que le caractère redoutable de la pathologie, réside dans la difficulté de sa prise en charge. « Beaucoup de médicaments sont contre-indiqués pendant la grossesse. Ce qui limite les moyens d’actions des professionnels de la santé en la matière ». Officiant au Centre hospitalier régional (CHR) de Koudougou, l’attachée de santé en soins obstétricaux et gynécologiques Thérèse Nacanabo, ajoute qu’en cas de pré-éclampsie sévère ou d’éclampsie avérée, la prise en charge doit être prompte.  Cette prise en charge va de la surveillance à l’évacuation utérine en fonction de la gravité de la situation et ce, quel que soit le stade d’évolution de la grossesse. « L’évacuation de l’utérus doit se faire dans un délai maximum de 24 heures pour la pré-éclampsie sévère et tout au plus 12 heures pour l’éclampsie », apprend-elle.

L’éclampsie, pour celles qui échappent à la mort, peut induire de lourdes conséquences à court, moyen et long terme sur la mère et/ ou son enfant, à en croire Sayouba Savadogo. Il poursuit que la pathologie peut être responsable de la survenue de maladies chroniques non transmissibles telles que l’insuffisance rénale, l’Accident vasculaire cérébral (AVC), l’œdème cérébral, les atteintes hépatiques et les atteintes cardiaques. A cela, Yannick Armel Bassolé ajoute l’œdème aigu du poumon, les atteintes oculaires, les troubles de la coagulation, la morsure de la langue. Elle peut également être source de complications fœtales comme le retard de croissance intra utérine, la souffrance fœtale chronique et celle aiguë, la prématurité selon Sayouba Savadogo. Egalement, prévient-il, « la victime peut se retrouver dans une situation d’hypertension chronique permanente ou faire une récidive au cours de ses grossesses ultérieures ». Pour ce faire, il recommande un suivi régulier et permanent des victimes, dans les services de Cardiologie.

Des signes avant-coureurs

« Aucune femme enceinte n’est à l’abri de la pathologie », soutient Charlemagne Ouédraogo. Cependant, renseigne-t-il, au cours de la grossesse, des signes prémonitoires doivent alerter les femmes, leur entourage, y compris les agents de santé. Le Gynécologue prévient que les céphalées qui ne cèdent pas aux analgésiques classiques (paracétamol), les troubles de la vision, les vertiges et les sensations de mouches volantes sont les prémices d’une crise éclamptique. A cela, il ajoute les douleurs épigastriques et les œdèmes des membres inférieurs. «Une femme qui présente ces signes doit se rendre d’urgence dans un centre de santé le plus vite possible pour une prise en charge », somme-t-il.

En ce qui concerne les causes de la maladie, le Cardiologue soutient que le diabète, les grossesses gémellaires ou multiples, les primipares, les grossesses précoces ou tardives, l’obésité, le stresse sont des facteurs de risque. Celles qui souffrent déjà de l’hypertension sont également prédisposées à faire de la pré-éclampsie ou de l’éclampsie pendant leur grossesse.

Le Pr Charlemagne Ouédraogo soutient que la pathologie est responsable de 30% des césariennes au Burkina

Nutritionniste et président de la société de nutrition du Burkina Faso, le Dr Ousmane Ouédraogo pointe également du doigt l’alimentation. Partant du principe qu’au cours de la grossesse, la pression artérielle subit des modifications liées aux fluctuations hormonales, le nutritionniste soutient que la consommation de certains aliments peut aggraver la situation. Il fait donc remarquer que certaines femmes ont tendance, au cours de la grossesse, à s’adonner à la consommation excessive du sel, du café, du tabac et de l’alcool. Également, poursuit-il, « on a remarqué que certaines d’entre elles consomment des aliments riches en graisse saturée tels que la graisse animale ». Pourtant, ces substances, dit-il, sont responsables de l’augmentation du mauvais cholestérol pouvant induire de l’hypertension chez la femme notamment enceinte.

Pource faire,Dr Ouédraogo recommande aux femmes de ne point céder aux exigences de la grossesse en termes d’alimentation. Il conseille notamment de privilégier un régime alimentaire équilibré, diversifié et sain. Il met en ligne de mire les céréales, de préférence avec le son, les légumes à la fois cuits ou crus, les fruits qui aident à réduire la pression artérielle tels que la banane, la fraise et ceux contenant de la vitamine. Il recommande en outre de mettre l’accent sur la consommation du poisson et des aliments riches en calcium tels que le lait. « On n’a point besoin d’être riche pour consommer tous ces aliments. Les gens ont tout dans leur ménage, mais ils ne savent pas souvent comment s’organiser ou faire le mélange », indique M. Ouédraogo. Ousmane Ouédraogo conseille aussi la pratique régulièred’exercices physiques. Pour lui, il ne s’agit pas de courir. « Les causes de la pathologie ne sont pas seulement qu’alimentaires. Avec l’avènement des téléphones portables et les engins à deux ou quatre roues (ndlr), les gens ne marchent plus», regrette-t-il.

De même, la prise régulière de la tension artérielle, la recherche de l’albumine dans les urines, le contrôle du poids, la protéinurie, la surveillance échographique du fœtus lors de la Consultation prénatale (CPN), la sensibilisation des femmes enceintes à fréquenter les centres de santé sont aussi des solutions qui permettent de dépister précocement la pré-éclampsie, selon Thérèse Nacanabo.Le Pr Charlemagne Ouédraogo, quant à lui, est convaincu qu’une prise en charge rapide permet d’éviter les issues défavorables.« Dans le cadre de la lutte contre les différentes pathologies en lien avec les grossesses dont les pré-éclampsies et les éclampsies, le ministère de la santé a révisé les différentes consultations prénatales qui vont désormais de 4 à 8 contacts au cours de la grossesse jusqu’à l’accouchement », renseigne le Pr Ouédraogo.

De même le Burkina Faso, sous l’impulsion des Objectifs du Développement Durable (ODD) 2016-2030, a adopté des stratégies visant à réduire la mortalité maternelle et infantile.  Il s’agit entre autres de la Stratégie nationale pour une maternité à moindre risque, du Protocole et normes en santé de la reproduction de septembre 2000. Il y a également la subvention des Soins obstétricaux et néonataux d’urgence (SONU) instituée en 2006 et l’adoptionen 2016de la gratuité des soins à l’endroit des parturientes et des enfants de moins de cinq ans.

Le Centre Hospitalier Universitaire Yalgado-Ouédraogoà lui seul enregistre près d’un tiers des victimes de pré-éclampsie et d’éclampsie au niveau national. Cette situation est due au fait que cet hôpital est par excellence la référence des cas compliqués de tout le pays. Malheureusement, nous n’avons pas pu obtenir les données à ce niveau, notre demande d’entretien n’aynt pas reçu d’écho favorable.

Par Rabiatou Simporé

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